Who's online
There are currently 0 users and 1 guest online.
Who's new
  • admin
User login

Le Virus Canadien

 

À vous mes copines, soeurs et amies africaines

Je vous ai rencontrées par hasard, un bon jour dans les méandres de la vie qui poussent souvent les gens à se retrouver face à face juste à cet instant là.

Je vous ai rencontrées d’abord pour des motifs à la fois banals que divers à cause peut-être d’un dénominateur commun, chacune de nous avait quelque chose qui la torturait dans ses tripes : nous étions toutes femmes immigrantes de communautés visibles venues de quatre coins d’Afrique.

À toi ma soeur à la fois burundaise et rwandaise, je t’ai rencontrée, fille de pays de milles collines alors que tu ne savais à qui demander la direction vers le MONT-ROYAL afin de te rappeler ton Rwanda quitté trop tôt à cause de la stupidité humaine.

Toi, ma belle togolaise, je t’ai rencontrée lors d’une soirée organisée par LE VILLAGE AFRICAIN, seules dans un milieu nouvellement découvert où chacun et chacune n’avait qu’un mot à la bouche : COMMUNAUTÉS CULTURELLES, MINORITÉS VISIBLES. Tu te rappelles comment tu m’avais abordée avec cette touchante phrase : Je me sens si seule, j’aimerais parler à quelqu‘un. Je me suis arrêtée, je t’ai demandé si tu étais accompagnée, si tu connaissais quelqu‘un dans cette foule d’inconnus ? Oui, ce québécois à cette table là est mon mari. Oui ton québécois avait appris la manière africaine : la femme doit rester avec les autres femmes. Tu avais touché mes longues tresses qui pendaient comme des seins d’une vieille femme africaine ayant allaité une douzaine de tribus du Congo-Belge, Rwanda-Burundi. Ah! Si tu veux je pourrais te tresser à une condition que je devienne ta fille, je pourrais aussi coudre tes robes africaines. Alors ma petite, dès cet instant là, j’ai compris que nos destins étaient liés dans cet océan du multiculturalisme. Ainsi débutèrent de longues années d’amitiés des promesses trahies, des espoirs mal gérés, des confidences répétées par des commérages mal réfléchis.

Et toi, dans cet autobus 165 quand tu grelottais de froid ne sachant où aller pour te trouver un bon manteau d’hiver. Tu as commencé à me raconter ton histoire. Mère de quatre enfants, tu étais venue rejoindre ton mari qui faisait son doctorat en Urbanisme à l’Université de Montréal. Tu trouvais cela dur puisque tu n’avais pas de permis d’emploi, tu ne pouvais même pas aller l’école, tu aurais voulu obtenir une maîtrise en géographie, mais hélas, tu n’y avais pas droit. Tout en parlant, nous avions découvert deux points communs : nous étions zaïroises et avions fait nos études à l’ISP/GOMBE. D’habitude, nous les femmes africaines, nous n’aimions pas raconter nos histoires aux autres. Depuis, tu étais devenue la correctrice de ma thèse

Et toi, ma belle malienne, nous étions toutes les deux drapées dans nos plus beaux boubous. Tu m’as jaugée comme une rivale pour finir ensemble dans une boutique africaine au métro Peel.

Et toi ma soeur, venue du pays de Senghor, tu circulais à travers les rayons de la grande bibliothèque de l’Université de Montréal, nouvellement inaugurée. Nous étions là, toutes les deux parées des bijoux et des pagnes brodés comme si on allait à un mariage. Nous, les princesses déchues des royaumes dévastés par les envahisseurs et des dictatures sanglantes. Depuis ce jour là, on a vécu des moments inoubliables, des amitiés inouïes, des complicités infinies.

Toi, ma soeur, ma copine, ma complice marocaine, toi l’africaine aux yeux bleus. Je t’ai rencontrée à la fin de ramadan sur l’avenue Édouard Monpetit dans un minuscule appartement de mes cousins algériens. Tu m’as dit que tu venais de débarquer à Montréal pour un doctorat en Études françaises et moi j’ai trouvé cela drôle que tu puisses quitter notre Afrique sans ton mari. Comme cela se passe chez nous, on s’est regardé, défiées. Dismoi comment cela a commencé. Est-ce toi la première à m’avoir abordée, ou simplement ton éternel sourire qui désarme tout un chacun.

Dis-moi, toi ma copine nigériane, comment nos chemins se sont-ils croisés. As-tu le moindre souvenir de nos premiers gestes ? Moi je me rappelle, tu faisais ton doctorat en Études françaises à McGill. J’e t’ai rencontrée aussi dans les rayons de la bibliothèque de l’Université entrain de chercher un livre sur mon po`te préféré : Tchicaya U Tam’si, j’ai surprise de t’entendre parler parfaitement le français alors que tu venais du Nigéria. Comment vas ton fils? Je me rappelle encore de combats difficiles pour sa survie, de nuits blanches en nous demandant pourquoi le destin s’était-il acharné contre ce petit être !

Toi, ma copine angolaise avec ton accent portugais, regrettes-tu de m’avoir rencontrée. Je me demandais ce que tu es devenue? Je te cherche chaque fois que je passe à Montréal, parfois dans d’autres villes canadiennes. J’ai même tapé ton sur Google mais en vain.

Et toi, ma chère Régine, ma soeur, ma confidente, tu as quitté ce monde très tôt, foudroyée par une crise cardiaque. Ne m’oublie pas.

Et toi Tshiota, je ne savais plus quelle était ta nationalité. Tes présidents n’avaient rien à faire que changer l’appellation de ton pays, tantôt congolaise, zaïroise, congolaise, pendant que tu me chantais ton Kasaï chéri, ayant les mêmes ambitions que le Québec, j’espère qu’un jour, vous aurez votre indépendance. Te rappelles-tu combien de fois nos vies se sont croisées, dans les couloirs de l’Université de Montréal à la recherche d’un directeur de thèse

Me voilà depuis 15 ans, ma chère, dans une ville anglophone entrain d’errer comme un chien perdu dans un des centres d’achat le plus connu de Toronto, Eaton où tout était possible. Quand on y entre mains vides, découragé, assommé par des dettes, pauvreté, isolement, on en sort dégagé, dégonflé, consolé par d’autres âmes soeurs qui y viennent aussi a la recherche d’un sourire. Tout à coup, ma chère, j’ai remarqué une silhouette qui ondulait devant moi comme le mannequin Campbell. J’ai cru avoir des visions. Tu sais avec l’hiver. Non, me dis-je : je ne rêve pas, c’est bien ma copine Kamana. Que fait-elle ici? Non ce n’est pas possible. La dernière fois que nous sommes vues, c’était à Kin. Kin la belle, Kin, l’insolant, Kin malebo, Kin, la capitale, Kinshasa, on y vient, on en sort plus. Kin, la ville la plus africaine avec ses quartiers aux contrastes, insupportables, avec son boulevard du trente juin, avec son Matonge où rien n’arrête 24 h sur 24, sept jours par semaine. Kin des maboke. Cette Kin là que tous les africains rêvassaient de visiter un jour avant de mourir. Ma Kin où j’ai amené un monsieur Le chêne, la Kin où je fus la rencontré d’un certain Rousseau à la recherche d’une âme soeur. Sais-tu aussi que c’est à Kin qu’un japonais, répondant au nom de Miyoshi a fallu m’épouser. Kin avec ses taxis bizarres et ses Mercedes isolantes. Kin des londoniennes longeant le boulevard du trente juin où tout coopérant qui arrive se perd dans les conjonctures les plus sexuelles. Ah! Ma chère soeur, c’est à Kin également qu’un coopérant québécois n’a plus retrouvé le chemin de son pays le Québec.

Ah! Kin, la belle avec ses belles vendeuses aux pagnes multicolores, éternelles fournisseuses, souvent maltraitées par des militaires affamés.

Kin où des jeunes stagiaires canadiennes s’étonnèrent quand un petit garçon les interpella de Mundele.

Ma copine Kamana avait décidé de devenir nonne, dans une congrégation diocésaine. Là, elle portait un ensemble mauve, des cheveux assez longs. Depuis l’authenticité de Mobutu, les religieuses avaient tronqué leur costume pour s’habiller à la zaïroise. Cela faisait 27 ans que je ne l’avais pas revue. Absorbée par des décorations de Noël, Kamana ne savait pas quelqu’un l’observer. À peine deux mois à Toronto, elle venait d’obtenir son petit chèque de Mike Harris. Elle était sortie pour voir le monde.

Pendant quelques minutes, j’avais réalisé que la femme devant les rayons de foulard en cachemire n’était autre que ma meilleure amie d’enfance.

Elle était toujours belle sauf quelques signes de fatigue qui se lisaient sur son visage.

Je m’étais approchée d’elle comme un léopard traquant sa proie.

Bonjour ma belle africaine, lui dis-je. Kamana laissa tomber la paire de chaussures qu’elle tenait. Malgré tant d’années de séparation, elle avait reconnu ma voix. On s’embrassa comme personne ne l’a jamais fait. Le vendeur crut que nous étions des lesbiennes. Ah! Ne nous avait-t-il pas apostrophées ironiquement : Allez faire cela ailleurs, pas dans ma boutique. Ne connaissant pas qu’Afrique, les femmes avaient l’habitude de s’astreindre sans arrières pensées, même se frotter le dos à la rivière.

Que faisais-tu là ? Lui avais-je demandé. Ah! Ma chère c’est le virus canadien, m’avait-elle répondu

Comment ça, toi aussi tu as été contaminée?

Bien sûr, c’est à la mode le Canada.

On aura tout notre temps pour comprendre ce qui nous est arrivé, avait-elle insisté avec émotions .Deux larmes coulèrent sur ses joues.

Muangalai